Aujourd'hui,

EDITO

6 avril 2016. Patrice Guillaume Athanase Talon est investi à la tête de l’Etat béninois à Porto-Novo, capitale de ce pays de l’Afrique de l’Ouest qui vient de réussir, depuis 1990 et «sa» conférence nationale des forces vives, une troisième alternance politique sans heurts. Dans un discours viril et très réformiste, le nouveau président de la République promet la rupture et suscite beaucoup d’espoir. Un an jour pour plus tard, les fruits sont loin d’avoir tenu la promesse des fleurs.

C’est un véritable revers que vient de subir Patrice Talon. Un désaveu même, tant le projet de révision de la Loi fondamentale, qu’il a soumis à l’examen de l’Assemblée nationale, constitue le socle de son action à la tête de l’Etat. Avec sa mesure emblématique de mandat unique, la révision du texte constitutionnel en vigueur depuis décembre 1990 est la pierre angulaire des réformes institutionnelles que ce président bon chic bon genre entend conduire au cours de son mandat. Seulement voilà! Plutôt que d’être la cerise sur le gâteau de son premier anniversaire au palais de la Marina, le projet, qui aura profondément divisé les Béninois ces derniers mois, est désormais une épine dans le pied du président. Faute de trois petites voix supplémentaires pour faire le break des trois quarts requis, les députés béninois ont en effet rejeté l’examen du texte dans la soirée de mardi dernier.

Il s’agit là, sans aucun doute, d’un échec cuisant pour Patrice Talon qui n’aura pas su écouter les cris de ses compatriotes qui s’élèvent encore de toutes parts pour appeler à une meilleure pédagogie sur le contenu des réformes proposées, mais aussi pour marteler que les priorités sont ailleurs. Il appartient donc à présent à celui qui s’est toujours présenté comme un «compétiteur-né» de tirer toutes les leçons de cette cuisante déconvenue pour remettre le pays sur des rails qui incitent à l’union afin d’inscrire les réformes envisagées — pour la plupart indispensables — dans le sens d’un engagement commun et consensuel. Chacun lira donc entre les lignes les propos du chef de l’Etat en ce jour solennel de la commémoration de son investiture à la tête de l’Etat pour y déceler les signes de la hauteur et de l’humilité que commandent ses fonctions et le cheminement en dents de scie de cette première année d’exercice du pouvoir suprême.

Car en effet, est-il besoin de le rappeler, lorsque, porté par un large mouvement d’enthousiasme, il accède à la magistrature suprême du Bénin au sortir du second tour de l’élection présidentielle du 20 mars 2016 avec plus de 65% des voix, Patrice Athanase Talon brandit indéniablement le flambeau d’une nouvelle ère démocratique pour son pays. Mettant celui-ci sur la rampe du «nouveau départ» et se positionnant comme l’homme de la «rupture», le nouveau chef de l’Etat s’était alors engagé, le 6 avril 2016, en prêtant serment, à «transformer les heureuses perspectives» de son mandat tout neuf en… «actions concrètes destinées à l’essor du Bénin, au bien-être et à l’épanouissement de nos populations».

Mais au-delà des transformations de fond au plan économique et politique pour inscrire durablement le Bénin dans une nouvelle dynamique, proposées lors de sa campagne électorale, le président élu, chantre du «mandat unique», s’est rapidement attelé à réformer les institutions de la République. Pour lui en effet, «c’est la quête du second mandat qui empêche la réussite du premier. Mieux vaut une succession de mandats uniques réussis, même moyennement, que des doubles mandats calamiteux en général». Ce qui apparaît comme une réforme novatrice — une grande première sur le continent — déroute cependant bon nombre de politiques habitués et/ou espérant le confort d’une longévité relative au sommet de l’État. Mais pas seulement! Acteurs de la société civile et autres personnalités boudent cette initiative. Patrice talon n’en démord cependant pas et bâtit son projet de révision constitutionnelle qui vient d’être retoqué par le parlement sur fond de contestations tous azimuts.

Et si les Béninois restent vent debout contre leur président seulement un an après son investiture, c’est aussi et surtout en raison de certaines mesures jugées antisociales, notamment celle relatives au déguerpissement des personnes qui encombrent l’espace public, d’une part, à la mise sous boisseau de celles et ceux qui trouvent leur pitance dans le commerce des médicaments de rue et de l’essence frelatée, d’autre part. Mal expliquées, pas préparées et sans mesures d’accompagnement, ces mesures, qui visent pourtant une amélioration notable du cadre de vie et du bien-être des populations, sont finalement perçues — et agissent même — comme autant de coups de points de… rupture à contresens entre les Béninois et leur président.     

On retiendra tout de même que l’homme qui a décidé de ne faire qu’un seul mandat à la tête de son pays a pu jouer, au cours de cette première année au palais de la Marina, une belle carte africaine de l’intégration en gommant l’exigence de visa aux Africains désireux de se rendre au pays des amazones et du vaudou. «J’ai décidé que le Bénin n’exigera plus de visas à d’autres Africains», avait ainsi annoncé le chef de l’État béninois le 29 août 2016, lors d’une visite à Kigali, la capitale rwandaise. Six mois après, et précisément depuis la mi-février 2017, l’annonce présidentielle est concrétisée avec la suppression du visa de court séjour (moins de 90 jours) pour les ressortissants de trente-et-un pays africains! On ne peut pas non plus passer sous silence l’adoption de l’ambitieux Programme d’action du gouvernement («Bénin Révélé»), qui projette le Bénin de demain dans une belle dynamique de développement.

Avec son regard tantôt réjoui, voire enjoué, tantôt grave, ce richissime homme d’affaires qui soufflera sa 59e bougie le 1er mai prochain, se dit lui-même trop indépendant. «Mon malheur, c’est d’être des fois trop indépendant, de ne pas mettre ma personne au service de choses auxquelles je ne crois pas», avait martelé au temps fort de la campagne présidentielle celui qui reste l’une des plus grosses fortunes du Bénin et qui pesait en 2015, selon le magazine Forbes Afrique, 400 millions de dollars!

Et si d’aucuns le considèrent, notamment parmi la jeunesse, comme le «président le plus choco du continent», Patrice Talon n’hésite pas à pousser son style BCBG jusqu’à une déroutante simplicité. Il n’a ainsi pas hésité à prendre lui-même le volant de sa voiture personnelle, le 1er août 2016, pour aller suivre le match de la finale de la Coupe de l’indépendance de son pays. Et tant pis si certains voient dans ces «sorties cool» un accès de populisme!

Loin de ces considérations stylistiques, les Béninois renverront sans doute, en ce jour du souvenir, leur président «réformiste» à ses promesses et engagements du premier jour de son bail à la Marina. «Je ferai de mon mandat unique une exigence morale en exerçant le pouvoir d’État avec dignité et simplicité. Je m’acquitterai de mes devoirs de président de la République avec humilité, abnégation et sacrifice pour le bien-être de tous», avait en en effet assuré le successeur de Thomas Boni Yayi lors de son entrée en fonction le 6 avril 2016. Il s’agira donc de remettre la «rupture», la vraie, en scène, par la pédagogie et par l’action, la concertation et l’intelligence pour… révéler le Bénin de demain à la tribune des grandes nations.

En tout état de cause, il s’agit encore et toujours, ici et maintenant, de s’attaquer à l’urgence qui est, selon le mot même du président, «aux réformes politiques, à la restructuration de l’économie nationale, à la reconstitution du tissu social en redonnant confiance à nos concitoyens et la restauration de la crédibilité de notre pays». Une année est déjà passée et il y a urgence, Monsieur le Président!