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EDITORIAL

Il ne fait aucun doute que l’actuel chef d’Etat du Rwanda, Paul Kagame, candidat à sa succession à la magistrature suprême de son pays, jouera un rôle déterminant sur le continent au cours des prochains mois. Considérée à juste raison comme une formalité, sa reconduction à l’issue de l’élection présidentielle du 4 août prochain, vise aussi à renforcer le leadership continental de celui qui dirige le Rwanda depuis le 17 avril 2000.


Pour l’Union africaine en effet, Paul Kagame, qui soufflera sa soixantième bougie le 23 octobre prochain, est l’homme du présent et du futur de l’organisation continentale. Au cœur du dispositif des réformes visant à toiletter la «vieille», le chef de l’Etat rwandais est en effet mandaté par ses pairs pour proposer (et sans doute pour conduire) les mécanismes susceptibles de faire de cette institution «bureaucratique, inefficace, trop dépendante des donateurs étrangers et peu crédible aux yeux des citoyens», le véritable fer de lance d’une nouvelle construction panafricaine au service des nations, des peuples et du continent.

En le désignant le 3 juillet dernier pour succéder au Guinéen Alpha Condé dont le mandat de président en exercice de la Conférence des chefs d’Etat et de gouvernements de l’Union africaine s’achèvera à la fin de cette année, l’institution panafricaine entérine en effet, avant la lettre, la réélection de l’homme fort de Kigali. Autant dire donc que Paul Kagame, qui devrait prendre ses fonctions de président en exercice de l’Union africaine le 1er janvier 2018, entouré de l’actuel président, Alpha Condé, ainsi que du précédent, le Tchadien Idriss Deby, pour constituer une nouvelle Troïka — nouvelle formule pour une présidence collégiale à la tête de l’organisation —, est déjà solidement sanglé dans ses costumes de chef d’Etat du Rwanda au-delà du 4 août.

Mais cet adoubement de l’institution panafricaine dans un dossier qui reste du ressort de la «souveraineté nationale» fait naturellement grincer des dents sur le continent. Et même sans cette «sortie» de l’Union africaine, ceux qui espéraient ne serait-ce qu’un soupçon de compétition dans cette course au fauteuil présidentiel n’ont plus qu’à ravaler leur légitime aspiration et assister à la victoire auto-proclamée de celui qui reste le maître du pays depuis 1994 où il assume, jusqu’en 2000, les fonctions de vice-président et de ministre de la Défense.

C’est le cas de le dire — et Paul Kagame ne s’en cache pas —, l’élection présidentielle du 4 août prochain n’est plus à jouer; elle est «imperdable»! «L’élection est jouée», a d’ailleurs affirmé le leader du Front patriotique rwandais (FPR, parti au pouvoir) lors de son premier meeting, le 21 juillet dernier. Largement favori du scrutin, Kagame écrase en effet de tout le poids de sa popularité et de sa présence les deux autres «petits candidats» — l’opposant Frank Habineza et l’indépendant Philippe Mpayimana — que l’on a tôt fait de considérer comme des faire-valoir dans cette compétition inégale où ils restent quasi-invisibles.

En tout état de cause, le chef de l’Etat sortant sait pouvoir compter sur les 98% de Rwandais qui avaient voté, en 2015, en faveur d’une modification de la Constitution lui permettant de briguer ce troisième septennat, après ceux de 2003 et de 2010. Et pas seulement, puisque ce septennat, jugé «transitoire» avant l’entrée en vigueur de la nouvelle Constitution, devrait être le dernier dans cette République qui a fait l’option d’un quinquennat renouvelable une seule fois. Ainsi, aux termes de l’article 172 de la Loi fondamentale toilettée en 2015, «la réforme n’entrera en vigueur qu’après un nouveau septennat transitoire, entre 2017 et 2024». Kagame, qui reste donc légalement éligible aux deux quinquennats qui suivront, peut donc potentiellement garder les rênes du pays jusqu’en… 2034!

Certes les Etats-Unis — et plus largement ce qu’il est convenu d’appeler la «communauté internationale» — avaient plutôt fraîchement accueilli cette volonté de sauter le verrou de la limitation, mais rien n’y fit. «Le président Kagame, qui à bien des égards a consolidé et développé le Rwanda, a maintenant une occasion historique d’entériner son bilan en honorant son engagement de respect des limites de mandats fixées lors de sa prise de fonction», avait notamment écrit la Maison blanche, dans un communiqué rendu public peu avant la révision constitutionnelle de 2015.

L’eau a coulé sous les ponts depuis, et les carottes, plus que cuites, offrent désormais à Paul Kagame un formidable boulevard pour perpétuer son règne à la tête du Rwanda. Si l’on dénonce à suffisance cette démocratie multipartite en trompe-l’œil qu’est le Rwanda, on peut constater par ailleurs que le pays avance dans le bon sens. «Les violences de masse ont cessé. Les plaies du passé cicatrisent doucement.

Le pays se développe et se dote d’infrastructures. Et, très timidement, quelques voix critiques commencent à être tolérées, pourvu qu’elles ne cherchent pas à réinterpréter l’histoire du génocide», constate l’hebdomadaire Jeune Afrique, dans un récent dossier consacré au pays de Kagame.

Au total, c’est une élection verrouillée que devrait nous servir le Rwanda le 4 août prochain, au moment même où les esprits et les cœurs de bon nombre d’Africains se remémoreront Thomas Sankara dont la Révolution, déclenchée le 4 août 1983, ainsi que les idées et la vision restent à jamais d’actualité dans cette Afrique toujours à la recherche de ses marques.