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EDITO

La prochaine réunion des ministres des Finances de la zone franc, qui se tient chaque semestre alternativement en France et sur le sol africain, promet d’être mouvementée. Du moins, l’onde de choc du renoncement de plus en plus persistant et de plus en plus percutant du franc CFA qui tonne du tréfonds des populations risque de secouer les débats de ce rendez-vous qui devrait se tenir à Paris en septembre ou octobre de cette année.

La sortie enflammée de l’activiste Kémi Séba, qui a brûlé un billet de 5 000 F CFA lors d’un rassemblement dans la capitale sénégalaise le 19 août dernier, n’arrête pas… d’enflammer la Toile! Alors que l’intéressé est placé sous mandat de dépôt depuis vendredi dernier à la prison centrale de Rebeuss, à Dakar, au Sénégal — il est finalement relaxé ce mardi 29 août —, la croisade contre le franc CFA ne fait qu’enfler. La polémique aussi. Chacun y va ainsi de sa démonstration pour rejeter la monnaie qui régente la vie économique et monétaire de quatorze pays de l’Afrique noire francophone depuis bientôt trois quarts de siècle. Ou du moins les liens congénitaux de cette monnaie avec le Trésor français. Mis en place depuis le 26 décembre 1945, la monnaie de la zone CFA devrait en effet souffler sa soixante-douzième bougie à la fin de cette année!

Une éternité pour beaucoup d’économistes, mais aussi pour nombre de leaders de la société civile qui réclament plus ouvertement, depuis quelques années maintenant, un bel enterrement pour cette monnaie qualifiée de «colonialiste». Le débat, très technique, avec des arguments qui s’entrecroisent entre pourfendeurs et défenseurs de notre monnaie, mérite toutefois une approche pragmatique, proactive et circonspecte. Au point même que certains souhaitent que cette question soit tranchée par un référendum afin que la souveraineté de la décision reste aux peuples africains eux-mêmes. A l’image notamment du consultant en communication Hamidou Anne qui, dans une chronique dans Le Monde Afrique, juge l’idée d’un référendum sur le franc CFA «utile pour redonner la parole au peuple, souverain en démocratie, qui est l’arbitre ultime des divergences politiques». Sans compter, ajoute-t-il, qu’une telle démarche couperait «l’herbe sous le pied de ceux que le politologue Bertrand Badié appelle les «entrepreneurs de l’identité», qui utilisent des causes justes à des fins personnelles et identitaires et ne nous rendent guère service».

En tout cas, si les politiques n’abordent cette question que du bout des lèvres, le chef de l’Etat tchadien, Idriss Déby Itno, lui, n’est pas passé par quatre chemins pour demander une rupture d’avec la France et son compte d’opérations qui tiennent, de l’avis général, les vrais cordons de notre bourse. «Le moment est venu de couper ce cordon qui empêche l’Afrique de décoller. Il faut que cette monnaie africaine soit maintenant réellement la nôtre», avait martelé Idriss Déby en août 2015.

Deux ans plus tard, et même si des coalitions se forment au sein de la société civile africaine pour dénoncer l’outrage monétaire imposé à l’Afrique par la dépendance économique trop grande des quatorze pays de la zone franc vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale, la voix des politiques est plutôt restée molle. Certes, le débat sur l’avenir de cette monnaie commune resurgit chaque fois que les ministres des Finances de la zone franc — qui regroupe 14 pays africains plus la France —, se retrouvent dans le cadre de leur réunion statutaire, qui a lieu chaque semestre alternativement en France et en Afrique. Après celle d’avril dernier à Abidjan, la prochaine réunion devrait donc se tenir entre septembre et octobre sur les bords de la Seine.

Et il ne fait aucun doute que la contestation de plus en plus vive de ce statu quo monétaire animera les débats. Car, au-delà de l’autodafé d’un billet de 5 000 F CFA, et quelle que soit par ailleurs la valeur symbolique qu’on voudrait bien lui attribuer, on ne peut plus faire l’économie de vraies réflexions et de vraies réponses sur cette question. De plus, de quelque manière que l’on considère le geste de Kémi Séba et quelle que soit la manière dont on le traite, les autorités politiques et de gestion de cette monnaie ont désormais la lourde responsabilité de sortir de ce piège. Et de préférence par le haut, c’est-à-dire non par dépit ou esprit de revanche, mais en se reposant sur les nombreuses études déjà existantes pour… opérationnaliser prudemment et efficacement une nouvelle politique monétaire qui donne rapidement du sens à l’indépendance, à la compétitivité et à la souveraineté des Etats concernés, et donc de cette zone de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale.

De toute évidence, plus personne ne peut occulter cette question sous-jacente au développement du continent, qui pourtant agite les opinions depuis belle lurette. Au-delà des récriminations soulevées par l’acte de Sémi Kéba et la posture de tous ceux qui, dans le discours, tendent à faire croire que la «dépolitisation et la souveraineté» du franc CFA peuvent se régler au travers des slogans, il est utile de poser, avec responsabilité et minutie, les équations du problème. Le temps est donc venu — et l’épisode Kémi Séba offre peut-être au continent un moment historique pour agir! — de reconnaître, avec l’économiste et écrivain sénégalais Felwine Sarr, que «les questions impérieuses de la souveraineté et de l’autonomie des Etats africains postcoloniaux, des rapports de domination qui persistent dans les relations entre les anciennes puissances coloniales et les pays africains, méritent d’être posées». Avec pertinence, sérieux, circonspection…

Le bon moment? De fait, le moment était là depuis mais faute de volonté politique, on n’a pas su le saisir. On peut ainsi se rappeler aujourd’hui la belle exhortation de Mamadou Diarra, alors directeur de l’Office des changes du Sénégal, lorsqu’il avait évoqué cette question en 1973 — quarante-quatre ans déjà! — dans son ouvrage intitulé «Les Etats africains et la garantie monétaire de la France». Traçant les chemins des soubresauts actuels et les prédisant même, Mamadou Diarra avait en effet estimé que… «le moment est venu pour les Etats africains d’accorder une plus grande attention au problème monétaire, qui doit être reconsidéré pour être démythifié et d’accepter d’assumer toutes les conséquences d’une politique monétaire autonome».

En nous rappelant ces propos de Mamadou Diarra qu’il salue au passage, le journaliste béninois Noël Allagbada invite ainsi, sur sa page Facebook, les Africains à un devoir de mémoire et à un nouvel éveil des consciences pour qu’enfin le défi soit relevé au moment où nous sommes arrivés à «cette heure de vérité».

«Lorsque les jeunes générations — qui, elles, n’auront pas connu le même complexe de colonisation que leurs aînés — seront aux affaires, loin de reculer comme ces derniers (sous prétexte de réalisme politique…) devant les risques de l’indépendance monétaire, elles les revendiqueront car elles auront compris que c’est précisément dans l’effort à faire pour atteindre les équilibres généraux (en matière de politique de développement d’un pays) que réside l’essence même de l’indépendance», avait prévenu Mamadou Diarra. Nous y sommes, assurément!